Pourquoi l’éthique juive commande de défendre la démocratie Par Joël Mergui, Président du Consistoire

Nombre d’appels à voter pour Emmanuel Macron émanent de notre communauté et sont, à raison, de véritables cris d’alarme. Au travers du message du Grand Rabbin de France et des présidents des consistoires régionaux, le Consistoire est lui aussi sorti de sa neutralité d’institution religieuse pour défendre la République, fort de l’expérience plurimillénaire du peuple juif face à tous les extrêmes qui ont juré notre perte sans jamais y parvenir.

C’est précisément le modèle de notre survie, par delà toutes les haines, que nous pouvons offrir en exemple à tous les peuples qui ont élu la Démocratie comme règle du vivre-ensemble. Pour mieux le comprendre, il faut transposer la lutte pour la permanence du message universaliste juif à celui des valeurs démocratiques auxquelles les juifs sont, partout et toujours, profondément attachés.

La peur agitée comme un épouvantail n’éloigne pas le danger du terrorisme et la colère ni la haine, ni le désespoir ne sont de bons outils pour construire un monde plus juste, plus fraternel et plus égalitaire. Ce qui est en jeu, c’est plus que la pérennité des valeurs juives ou républicaines en France, c’est leur développement et leur renforcement pour nous donner les moyens de combattre l’extrême droite qui menace nos démocraties, alors même que nous devons unir toutes nos forces pour lutter contre le djihadisme qui voudrait nous imposer une nouvelle forme de barbarie.

Nous le croyons d’autant plus que notre exigence de fidélité aux lois de notre pays et à nos lois religieuses nous commande de privilégier toujours nos devoirs avant nos droits, car ces derniers découlent des premiers. Rien n’est donné ni acquis et la Démocratie pas plus que le Judaïsme ne sont dus sans effort et sans engagement. Tous deux nécessitent de se positionner clairement, d’être fidèle à leurs valeurs et d’avoir le courage de les défendre.

La Démocratie n’est pas un mot vide de sens et il ne suffit pas de se réclamer de la République comme d’un alibi pour être véritablement républicain. La Démocratie n’est pas un mode de scrutin ni un porte voix où chacun serait libre de dire n’importe quoi sans conséquence et sans responsabilité. La Démocratie est exigeante, elle nécessite de chacun de nous de voir d’abord l’intérêt général, de dépasser tous nos intérêts particuliers, ceux là mêmes qui sont les premiers à être instrumentalisés au bénéfice de la loi du plus fort, d’une caste triomphante ou d’un parti exclusif.

Prenant exemple sur les valeurs universalistes du Judaïsme, nous savons que la fidélité aux valeurs démocratiques universelles nous engage à être responsables du monde qui nous entoure, du peuple au sein duquel nous vivons et du projet de vie et d’avenir que nous voulons défendre pour nos enfants. La Démocratie nous oblige à être maîtres de nous-mêmes, de nos passions, de nos pulsions et de nos peurs.

Elle nous demande d’appréhender la réalité avec le prisme de valeurs universalistes sans pourtant rien perdre de notre singularité. C’est pourquoi, nous juifs, n’adhérons pas à des promesses électorales qui confortent des idées d’exclusion ou de préférences sociales, ethniques, économiques ou politiques. Nous croyons que les peuples peuvent être singuliers et être capables de s’ouvrir aux autres. Nous croyons qu’il est possible, sans privilège, d’être
tous égaux avec nos différences et d’être libres de construire notre destin dans la paix de
tous.

C’est pourquoi, s’abstenir de voter dimanche, penser que nos voix pèsent peu dans la construction de la France de demain ou se résigner devant la catastrophe annoncée, seraient une faute grave. Pire, ce serait un outrage impardonnable au regard du passé, une insulte à notre propre histoire et surtout un acte lourd de conséquences.

Qu’il soit clair que si l’éducation juive de nos enfants, le calendrier de nos fêtes, la circoncision, l’alimentation casher, le respect du chabbat ou notre amour d’Israël définissent notre identité juive et alimentent les racines judéo-chrétiennes de la France, pour l’extrême droite nos valeurs et notre mémoire sont ouvertement à effacer.

J’en veux pour preuve que pour le FN, la rafle du Vel d’Hiv n’appartient pas à l’histoire française et que pour « apaiser » la société, assurer l’ordre et la sécurité, il faudrait impérativement que les juifs cessent de manger casher voire, demain, cessent d’être juifs pour satisfaire une redéfinition intransigeante de la laïcité incompatible avec toute religion.

Or justement, le principe de laïcité repose sur la neutralité et la bienveillance envers toutes les religions sans exception, autrement dit sans préférence et bien sûr sans exclusion. Un État qui s’immiscerait dans la vie privée des citoyens et dans les cultes au point de décréter demain qui a le droit de manger de la viande et de quelle manière, serait un État liberticide.

Une République qui légiférerait sur l’interdiction de porter une kippa ou un couvre chef dans les lieux publics, voire un jour d’arborer la barbe, serait une République tyrannique qui bafouerait le principe de souveraineté populaire.

Un Gouvernement qui prétendrait demain réécrire l’histoire de France à partir d’une lecture idéologique et partisane du passé serait un gouvernement totalitaire pesant sur le présent et l’avenir de toute la population française. Comme le Judaïsme, la Démocratie est porteuse de valeurs universalistes, elle n’est pas un dû mais un engagement de tous les instants qu’il nous appartient de défendre. C’est pourquoi, le 7 mai et pour les législatives, souvenons-nous que l’éthique juive est diamétralement opposée à une vision du monde fondée sur l’exclusion, l’inégalité, la peur et la colère.

Quoi qu’elle en dise, l’extrême droite n’incarne pas la République ni les valeurs universalistes.